Je croyais distinguer les cépages à l’aveugle, une dégustation en atelier m’a remise en place

mai 14, 2026

L’odeur boisée m’a frappée dès la première gorgée, un goût que je croyais reconnaître facilement. Assise autour d’une table en chêne massif, dans une salle claire d’Aix-en-Provence, je pensais que mon nez allait m’aider. Mais au fil des verres, mes certitudes ont commencé à vaciller. Ce samedi après-midi, lors d’un atelier de dégustation à l’aveugle, j’ai compris que le secret n’était pas juste dans les arômes, mais dans la texture, la structure et surtout la bouche. Cette expérience a changé ma façon de goûter, et je vais vous raconter comment j’ai remis en question ce que je croyais savoir.

Je pensais maîtriser les cépages, mais j’étais loin du compte

Depuis plus de quinze ans, je suis dans le monde du vin, d’abord comme stagiaire chez un vigneron à Bandol, puis comme rédactrice spécialisée pour un magazine en ligne, depuis mon bureau près d’Aix-en-Provence. Mon travail me demande d’écrire trois articles par semaine, avec un emploi du temps serré et un budget limité, donc les ateliers de dégustation, comme celui de ce samedi, sont des moments précieux. Je voulais affiner mes repères sur les cépages en conditions réelles, sans aide, avec six à huit vins à goûter en une heure quarante-cinq minutes. Je pensais confirmer ce que je savais, pas être autant remise en question.

Avant ce rendez-vous, je me fiais surtout à mon odorat. J’avais pris l’habitude de chercher dans le verre des notes de fruits noirs pour le Merlot, du cassis pour le Cabernet Sauvignon, ou des touches florales pour le Pinot Noir. Ces repères, acquis au fil des dégustations et des lectures, me donnaient une confiance presque automatique. Je pensais qu’un parfum de prune ou de réglisse suffisait à reconnaître un cépage, ce qui, avec le recul, était un cliché que je n’avais jamais vraiment remis en cause. Je savais que certains vins pouvaient tromper, mais je croyais avoir une base solide.

Mes lectures, podcasts et quelques cours en ligne sur le vin, notamment ceux sur les cépages rouges comme le Merlot ou le Cabernet, avaient renforcé cette idée. Je me rappelle un module sur la reconnaissance des cépages par l’odorat, qui mettait en avant des familles aromatiques très marquées. Mais ces méthodes ne prenaient pas en compte les variations dues au terroir, au millésime ou à l’élevage. J’avais donc des idées toutes faites, sans vraiment les confronter à la complexité du terrain. Je savais que la théorie ne suffisait pas, mais je pensais que mon expérience compensait.

Le jour J, la salle d’atelier était petite, avec une ambiance à la fois conviviale et sérieuse. Sept participantes attablées, verres alignés devant nous, lumières tamisées et un léger brouhaha. Le sommelier nous a expliqué le programme : identifier les cépages à l’aveugle, sans notes, juste avec nos sensations. Six vins, rouges et blancs, soigneusement choisis. Je me suis installée, prête à relever le défi, carnet ouvert, stylo en main, prête à noter mes impressions.

La réalité m’a frappée dès la première gorgée

Le premier vin, rouge profond, presque opaque, m’a fait chercher ce fruit noir qui, pour moi, annonçait un Merlot. Mais la bouche était plus tannique que prévu, avec une acidité tranchante que je n’avais pas attendue. J’ai d’abord pensé à un Cabernet Sauvignon, mais le deuxième vin, plus léger et fruité, me paraissait finalement plus proche du premier. Je n’arrivais pas à trancher, malgré mes repères olfactifs, et ça m’a surprise.

Quelques minutes après, j’ai goûté un troisième vin avec des notes boisées très nettes. Je pensais que c’était un cépage marqué par son élevage, peut-être un Merlot. Mais en bouche, la sensation était différente, plus épaisse, presque poudreuse. J’ai fini par confondre ce vin avec un autre cépage, car le chêne masquait ce que je cherchais. Je me souviens avoir reposé mon verre, frustrée, pendant que le sommelier expliquait que l’élevage en fût de chêne pouvait complètement brouiller les arômes. Ce geste de poser le verre a été mon premier vrai doute.

Au cinquième vin, la fatigue olfactive s’est fait sentir. Après avoir respiré cinq vins différents en une heure, mon nez commençait à fatiguer. Mes repères se mélangeaient, les arômes se confondaient. J’ai même confondu un vin léger avec un vin plus charpenté, prenant un Gamay pour un Pinot Noir, simplement parce que mes sens étaient fatigués. J’ai compris que cette fatigue réduisait ma capacité à distinguer les nuances. C’était dur, mais ça m’a appris mes limites dans ce contexte.

Le moment qui a tout changé, c’est quand le sommelier a parlé de rétro-olfaction. Il a dit que ce phénomène, quand on expire par le nez après avoir avalé ou recraché le vin, est régulièrement oublié. J’ai essayé de me concentrer sur cette sensation, plus discrète, presque cachée. Ça a changé ma perception : j’ai senti des notes que je n’avais pas au premier nez, comme une touche de réglisse ou des arômes terreux subtils. Ce détail technique, que j’avais appris lors d’une formation à l’Institut des Arts et Métiers du Vin en 2015, a redonné vie à mon palais fatigué.

Le jour où j’ai compris que ce n’était pas le nez qui comptait vraiment

Ce fut un moment gênant, mais nécessaire. En goûtant un vin corsé, j’ai affirmé : « Merlot », sûre de moi, à cause des notes fruitées et boisées. Le silence quand le sommelier a dit que c’était un Cabernet Franc m’a glacée. Ce choc a ouvert une nouvelle porte. J’ai ressenti de la gêne, mais surtout de la curiosité pour comprendre mon erreur.

Cette gêne a fait vaciller mes certitudes. J’ai ressenti un mélange d’orgueil blessé et d’envie d’apprendre. J’ai aussi senti ce doute qui pousse à se remettre en question, sans perdre confiance dans mon palais. Ce mélange d’émotions a rendu l’expérience plus forte, presque intime. J’ai compris que faire des erreurs est normal pour avancer, surtout quand l’odorat peut tromper.

Le sommelier nous a alors donné une consigne nouvelle : oublier un peu les arômes seuls et se concentrer sur la texture en bouche, l’acidité, les tanins, ces éléments qui dessinent la structure du vin. Il a dit que ces critères sont plus fiables que le nez pour reconnaître un cépage, car ils changent moins selon le millésime ou l’élevage. J’ai ressenti cette approche tactile, nouvelle pour moi, et j’ai décidé de l’essayer.

En suivant ce conseil sur les vins suivants, j’ai commencé à sentir des choses que je n’avais jamais vraiment remarquées. La sensation granuleuse des tanins sur la langue, l’acidité qui pince un peu les joues, la longueur en bouche qui change d’un vin à l’autre. Mon palais a travaillé autrement, plus finement. J’ai vu qu’un vin qui me semblait flou prenait plus de relief quand je me concentrais sur ces sensations. Ce changement de regard a transformé mon goût, et m’a permis d’identifier certains vins avec une confiance nouvelle, moins basée sur la mémoire olfactive, plus sur le corps.

J’ai compris que la dégustation, c’est un dialogue avec le vin, où chaque partie – nez, bouche, texture – a son rôle. Ce jour-là, autour de cette table d’Aix, j’ai mis mon nez un peu de côté pour écouter la bouche. Et ça a marché, du moins jusqu’à la fatigue sensorielle en fin d’atelier.

Ce que j’ai retenu et ce que je referais (ou pas)

Cette expérience m’a appris à voir les cépages autrement. La structure en bouche, avec ses tanins, son acidité, sa texture, est un vrai repère pour distinguer un vin, bien plus que les arômes fruités ou floraux. J’ai compris que les repères olfactifs, utiles en théorie, ont leurs limites face à la diversité des terroirs, des millésimes et des élevages. La variété des vins, même pour un même cépage, est une réalité que j’ai dû accepter pour progresser. Je mesure mieux la richesse de chaque bouteille, et la patience qu’exige la comprendre.

Parmi mes erreurs, la plus marquante a été ma confiance aveugle dans mon odorat, qui m’a fait confondre un vin élevé en fût de chêne avec un autre cépage. J’ai aussi sous-estimé la fatigue olfactive, qui est arrivée dès le cinquième vin, brouillant mes jugements sans que je m’en rende compte tout de suite. J’ai réalisé que chercher à reconnaître un cépage connu pouvait me faire inventer des notes, un piège qui fausse le palais. Je ne referai pas ces erreurs.

Pour la suite, je me suis promis de refaire ces ateliers, mais avec plus d’humilité et de rigueur. Je prendrai des notes systématiques, pas seulement sur ce que je crois sentir, mais sur la texture, la longueur, l’acidité. Je varierai les méthodes, en intégrant la rétro-olfaction et en laissant du temps à mon palais pour récupérer entre chaque verre. Je garde en tête que chaque dégustation est une occasion d’apprendre, pas un examen à réussir. Depuis, je me sens plus ouverte à ce que le vin peut m’apporter, sans vouloir tout contrôler.

Quand j’ai parlé de cette expérience à mes proches, j’ai conseillé ces ateliers à celles et ceux prêts à laisser de côté leurs idées reçues et à goûter sans pression. Moi, j’ai trouvé mon rythme, en participant à des dégustations en petit groupe où on échange plus facilement, ou en organisant des ateliers chez moi pour gérer le tempo et les pauses. J’ai aussi testé des sessions thématiques sur un cépage ou un terroir précis, ce qui m’aide à mieux comprendre les nuances. Enfin, j’utilise parfois des applications pour noter mes impressions, ça me permet de garder une trace et de revenir dessus plus tard.

Cette nouvelle approche m’a même aidée à faire découvrir le vin à mon enfant de 7 ans, avec des jeux sur la texture plutôt que sur les odeurs, pour éveiller ses sens sans parler d’alcool. J’ai gardé en tête les repères de la HAS et de Mpedia sur la prudence et le respect des âges, car je pense que l’éducation au goût doit rester adaptée. Ce mélange de plaisir, de patience et de respect, c’est ce que je vis chaque jour, pour moi et pour les familles que j’accompagne dans mes articles.

Julie Valmont

Julie Valmont publie sur le magazine Chapitre Vin des contenus consacrés au vin, aux terroirs, aux cépages, aux domaines et aux repères de dégustation. Son approche éditoriale repose sur la clarté, la progression et la structuration des informations pour aider les lecteurs à mieux comprendre, choisir et apprécier le vin au quotidien.

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